Apres 15 ans d’utilisation des sciences comportementales, ou en sommes-nous ?


Les sciences comportementales appliquées aux politiques publiques (aussi appelées « nudges » ou « interventions comportementales ») sont nées du constat que les individus ne prennent pas toujours des décisions parfaitement rationnelles. Dès les travaux de Kahneman et Tversky (années 1970-80) sur les biais cognitifs et l’aversion à la perte, l’idée s’est imposée que la psychologie pouvait éclairer l’économie et la politique. Ce virage s’est officialisé lorsque Daniel Kahneman a reçu le prix Nobel d’économie en 2002 « pour avoir introduit en sciences économiques des acquis de la recherche en psychologie, en particulier concernant les jugements et les décisions en incertitude ». Par la suite, d’autres économistes, comme Richard Thaler (prix Nobel en 2017), ont popularisé l’« économie comportementale » et le concept de nudge (coup de pouce) via le livre Nudge (2008). Ces travaux ont montré que de simples modifications de l’« environnement de choix » (appelé architecture des choix) pouvaient orienter fortement les comportements sans contraindre la liberté.

Depuis une dizaine d’années, de nombreuses administrations créent des nudge units pour tester ces idées (la Behavioural Insights Team au Royaume-Uni dès 2010, puis une centaine de structures semblables dans le monde). Par exemple, l’Unité gouvernementale française (DITP) n’avait en 2022 que 4 experts comparés à 200 pour la BIT britannique. Ce succès se mesure aussi en littérature scientifique : la revue PNAS comptait plus de 455 études sur les nudges (plus de 2,1 millions d’individus). Le champ est donc récent (apogée vers 2008-2020) mais a progressé rapidement.


Qu’est-ce qu’une « intervention comportementale » ?


Une intervention comportementale consiste ainsi à modifier l’« architecture du choix » afin de faciliter la prise d’une décision sans restreindre les options disponibles. Par exemple, on peut simplifier un formulaire d’inscription, rendre une option choisie par défaut ou mettre en avant le comportement des autres utilisateurs – par exemple simplifier un formulaire, rendre une option par défaut, rendre visibles les comportements des autres,…. Thaler & Sunstein font référence au « paternalisme libertarien« .

Pour cela, on peut par exemple agir sur différents facteurs visant à influencer les comportements comme l’information, ou le design de l’environnement menant à la décision. Par exemple, dans cette étude, montrer à un foyer sa consommation vs celle du voisinage, en s’appuyant sur l’influence des normes sociales, a eu pour effet la diminution efficace de la consommation.


Il existe différentes catégories de « nudges », comme par exemple les options par défaut (opt-out) pour l’épargne ou le don d’organes : au lieu de faire choisir les gens entre deux options, le choix par défaut annoncé au citoyen est celui étant le plus avantageux, et s’il souhaite le changer il faut à ce moment-là réaliser une démarche. Une étude montre que cela a eu un effet moyen robuste à l’échelle des études. Une autre catégorie concerne l’utilisation des normes sociales : « les autres font X » (ce qu’on appelle une norme descriptive) / « on attend de vous Y » (une norme injonctive). On peut également utiliser des normes dynamiques(« de plus en plus de gens font X ») lorsque peu de gens adoptent les comportements recherchés. 


Pourquoi recourir à ces interventions ?


Les campagnes d’information, les réglementations ou encore des innovations technologiques sont nécessaires, mais souvent insuffisantes pour générer des changements de comportements et/ou génèrent des effets rebonds.

Deux raisons principales sont identifiées pour l’utilisation d’interventions comportementales : elles sont généralement peu coûteuses et rapides à déployer (ex. emails/lettres), ce qui en fait de bons compléments aux politiques structurelles. Elles sont généralement également designées de façon à être compatibles avec la liberté de choix, donc plus acceptables d’un point de vue social.


Ces interventions de type « nudge » sont-elles si efficaces que ça ?


Quelques études récentes dans la littérature :


En moyenne, les effets des nudges sont faibles à modérés. Une méta-analyse récente a compilé plus de 2 millions de cas et trouve un effet global « petit à moyen » pour les interventions d’architecture du choix. Ces interventions de structure du choix surpassent cependant celles relevant uniquement de l’information ou l’assistance/simplification d’étapes de choix. 


Une autre étude récente s’est penchée sur l’efficacité réelle des « nudges » lorsqu’ils sont déployés à grande échelle. Les auteurs ont compilé les données de 126 essais randomisés contrôlés menés par deux nudge units (unités comportementales gouvernementales) aux États-Unis, impliquant plus de 23 millions de participants. Il en ressort en moyenne une amélioration modeste mais significative des comportements visés. En comparaison, les études académiques publiées sur les nudges rapportent des effets bien plus élevés – un écart en grande partie dû à un biais de publication (c’est-à-dire la tendance de la littérature scientifique à publier préférentiellement les résultats les plus spectaculaires). La leçon principale à retenir est donc que l’impact réel des nudges, sans être révolutionnaire, reste bien présent et souvent très rentable au vu de leur coût quasi nul de mise en œuvre (par exemple, l’envoi d’une simple lettre ou d’un courriel). Ces conclusions montrent qu’il ne faut ni surestimer les nudges comme une solution miracle, ni les écarter sous prétexte que leur effet est modeste, car même de petits gains répétés à grande échelle peuvent apporter un bénéfice réel pour un coût minime.


Ces résultats s’accompagnent cependant de précautions importantes :

Biais de publication : les revues scientifiques ont tendance à privilégier les résultats positifs. Les méta-analyses récentes rappellent que les effets réels sont probablement plus faibles que ce que suggèrent les seules études publiées positivement.
Hétérogénéité contextuelle : il est démontré qu’un nudge qui fonctionne bien dans un pays ou un groupe peut échouer ailleurs. Il faut donc toujours tester localement et adapter l’intervention aux spécificités culturelles et démographiques.
Effets à long terme : peu d’études suivent les participants sur plusieurs années. Certains travaux suggèrent que les gains d’un nudge s’atténuent quand l’intervention cesse (sauf si elle a conduit à l’adoption d’une technologie durable, comme un thermostat intelligent). Les preuves sur la durabilité des effets restent limitées.
Effets pervers : un nudge peut parfois être contre-productif si l’objectif paraît trop coûteux. Par exemple, insister lourdement sur un changement très ambitieux sans plan concret peut susciter un sentiment d’impuissance (« licence morale »).


Climat : des résultats plutôt modestes et hétérogènes


Au niveau des interventions pour le climat, un essai mondial (Vlasceanu et al., 2024) a testé 17 interventions pro-climat sur 59 440 participants : les effets moyens ont été très faibles et aucune intervention n’a réussi à augmenter les actions coûteuses (par ex. planter un arbre) – au contraire, plusieurs ont même réduit l’action. Certains leviers ciblés marchent un peu selon le sujet (ex. soutien politique ≈ +2,6 % après une lettre au futur, partage d’info ≈ +12 % via émotions négatives), mais aucune intervention n’a augmenté le comportement le plus coûteux en effort (planter un arbre) — plusieurs l’ont réduit.


Concernant l’utilisation des normes sociales : les méta-revues récentes (Albarracin, 2024) suggèrent des effets faibles à négligeables (surtout pour les normes injonctives) comparés à des changements d’accessibilité (comme le prix, la disponibilité, et les freins à l’accès qu’ils soient physiques ou structurels). 


En bref


En résumé, les interventions comportementales ne sont pas des solutions miracles : elles produisent des effets modestes et très contextuels. Les nudges produisent des effets petits à moyens en général, petits à grande échelle, mais efficaces d’un point de vue du coût; ils complètent mais ne remplacent pas la mise en place de politiques publiques structurelles.


Quelles alternatives et directions pour la suite pour améliorer l’efficacité des interventions comportementales ?


Face aux limites des nudges classiques, la recherche récente explore de nouvelles approches complémentaires pour encourager des comportements durables. L’idée générale est d’aller au-delà des « petits gestes » isolés en renforçant les individus et en transformant le contexte, plutôt que de compter uniquement sur des ajustements subtils de l’environnement. On note certaines pistes identifiées dans la littérature :

La première consiste à renforcer les capacités des individus (« boosts ») – Contrairement aux nudges qui exploitent nos biais de décision de manière souvent passive, l’approche dite boost vise à donner aux personnes les moyens d’agir en connaissance de cause. Un boost est une intervention qui fournit aux individus des compétences, connaissances ou outils leur permettant de prendre eux-mêmes des décisions éclairées, alignées avec leurs objectifs, plutôt que de les orienter à leur insu. Par exemple, cela peut passer par de la formation, de l’entraînement à la réflexion ou des aides à la décision transparentes. Cette philosophie d’empowerment mise sur les forces des individus et leur autonomie, et pourrait améliorer l’efficacité à long terme en évitant de laisser les citoyens « dans le noir » quant à leurs choix. Ralph Hertwig et ses collègues (2025, Behavioural Public Policy) défendent ainsi que relever les défis globaux exige de « passer des nudges aux boosts », c’est-à-dire investir dans les compétences et la motivation collective plutôt que de simplement « pousser » les gens à changer.

Une autre piste consiste à adopter un design centré sur l’utilisateur – De plus en plus d’experts encouragent à impliquer les publics cibles dans la conception des interventions. En pratique, cela signifie recourir à la co-conception, au design thinking ou à des tests utilisateurs pour s’assurer que les solutions proposées sont adaptées aux besoins réels, acceptables et attrayantes pour les personnes visées. Des approches participatives permettent de co-créer les outils ou campagnes avec les usagers afin qu’ils y adhèrent davantage. Des revues récentes sur le co-design d’interventions digitales montrent que l’implication active des usagers dans la conception et l’itération des outils améliore la pertinence perçue, facilite l’appropriation et pourrait renforcer l’efficacité et la durabilité des dispositifs.

Enfin, une dernière piste consiste à encourager l’action collective et systémique – Une critique fréquente des nudges est leur focalisation sur l’individu isolé, au détriment de l’aspect collectif et des changements structurels nécessaires. Or de nombreux problèmes (climat, santé publique…) requièrent des efforts collectifs et des solutions systémiques. Les chercheurs appellent donc à développer des interventions qui mobilisent les groupes, communautés et réseaux sociaux, par exemple via des engagements collectifs, des défis de groupe ou des « nudges communautaires ». Ces community nudges visent à activer le « mode nous » (we-mode) plutôt que le « mode je », en aidant les gens à agir ensemble pour le bien commun (par ex. s’engager tous à réduire sa consommation plastique ou énergétique). Les premières études suggèrent que de telles approches renforcent l’engagement collectif tout en évitant de faire peser toute la responsabilité sur les individus. Plus largement, cela rejoint les appels à une action coordonnée : combiner les changements de comportement individuels avec des dynamiques de groupe, de sorte à créer de nouvelles normes sociales partagées et un élan collectif plus puissant.


Et pour les comportements durables ?


Au niveau de la transition écologique, un consensus émerge sur la nécessité de combiner les changements au niveau individuel ET les changements systémiques plus larges pour obtenir des résultats durables. Autrement dit, les interventions comportementales ne peuvent être pleinement efficaces que si l’environnement social, économique et politique évolue en parallèle. Le dernier rapport du GIEC (2022) souligne avec force que les gestes individuels, pris seuls, ne suffiront pas s’ils ne s’inscrivent pas dans des transformations structurelles et culturelles d’ampleur.

Les travaux en sciences sociales insistent sur le rôle des normes et pratiques collectives. Des sociologues (Maniates 2002, Shove 2010, Dubuisson-Quellier 2015, etc.) critiquent l’individualisation de la responsabilité (« penser que le consommateur seul sauvera le climat ») et préconisent de s’attaquer aux « pratiques sociales » (les modes de vie ancrés dans la culture et l’infrastructure) plutôt qu’aux seuls comportements isolés. Ils rejoignent le message général : au-delà des nudges, les solutions durables exigent des changements systémiques et culturels profonds (infrastructures vertes, fiscalité écologique, innovations sociales, engagement citoyen) et donc de redéfinir un véritable contrat social entre nos institutions et la société.

De même, la revue de Hampton & Whitmarsh (2023, One Earth) conclut qu’un mélange d’actions “en aval” sur les individus et “en amont” sur le contexte est requis pour accélérer les comportements pro-environnementaux. Cela signifie par exemple qu’inciter une personne à adopter une écoconduite ou à manger moins de viande aura un impact bien supérieur si, en parallèle, des mesures structurelles sont prises – tels que des infrastructures de transport alternatifs, une tarification adaptée, des lois et réglementations incitatives, ou encore de nouvelles normes collectives encouragées par les pouvoirs publics. En d’autres termes, il faut rééquilibrer la balance entre responsabilité individuelle et changements systémiques, afin de ne pas faire reposer le poids du changement uniquement sur les citoyens.


En conclusion, l’avenir des interventions comportementales passera par une approche intégrée, combinant le meilleur des leviers individuels (information, nudges, boosts, empowerment) et des réformes systémiques plus larges. Il ne s’agit plus d’opposer responsabilité personnelle et changements structurels, mais de les articuler ensemble. En donnant aux individus les moyens d’agir tout en créant un environnement et une dynamique sociale favorables, on maximise les chances de voir émerger des comportements durables à grande échelle – condition nécessaire pour relever des défis tels que la transition écologique. Ce faisant, on passe d’une vision strictement individualiste à une stratégie globale où changements individuels et collectifs se renforcent mutuellement, permettant une efficacité accrue des interventions comportementales dans la durée.

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